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November 06 La belle vie de Mme M Ce matin, la jeune femme vous trouve assise,un coussin dans le dos pour vous tenir droite. Vous toussez, une bronchite: "ça pousse le reste" dites-vous. Vous affichez un sourire inhabituel qui intrigue la jeune femme...
Votre fauteuil roulant est devant la porte avc celui de votre voisine de chambre. La jeune femme vous demande comment cela se passe avec les déplacements. Pas de réponse. Sourire figé. Elle attend puis vous repose la question. "Etes-vous descendue en salle à manger dans votre fauteuil roulant? Comment le vivez-vous ?" Et là, vous répondez laconiquement: "On se fait à tout, il le faut bien."
Vous semblez résignée. Comment est-il possible que vous, Mme M., ayez capitulé, baissé les bras face à ce que vous refusiez catégoriquement il y a juste une semaine ? Votre sourire permanent et votre regard vide signent votre résignation.
Qu'est-ce qui vous a fait changé d'avis? "Il faut se dire que la vie vaut la peine d'être vécue." Voilà votre réponse. Vous voulez finalement dire qu'il vaut mieux finir par accepter ce que, de toute façon, vous n'auriez pas pu refuser longtemps et ce, afin de continuer de vivre. En effet, vous avez compris qu'il vous fallait être prudente, qu'une chute à 91 ans pouvait vous être fatale. Certes, vous oubliez souvent votre âge, les années ont filé à une allure...Quelle a été la période la plus heureuse de votre vie ? Sans hésitation, vous répondez: "Quand je glissais dans le pré avec une luge jusque dans le ruisseau. J'étais à l'école primaire, j'avais 9 ans. Oh, il y a eu d'autres périodes heureuses mais en fait, j'ai toujours eu des hauts et des bas. C'est le mystère de la vie." Pour la jeune femme, c'est justement là tout l'intérêt. "Oui, sinon, ça ne vaudrait pas le coup de se battre si on savait avant. Il faut toujours garder de quoi se rebeller."
La jeune femme sourit..."Il n'y en a pas beaucoup des comme moi hein ?" et elle confirme:" Non, c'est sûr, vous êtes unique."
"Chaque être humain est unique" dites-vous "et souvent on ne s'en rend pas compte mais en réalité, nous ne sommes qu'un tout petit petit petit grain de sable."
Travailler et cotoyer des personnes âgées ne rend pas triste contrairement à bien des préjugés, ça rend lucide et surtout cela permet de tirer des enseignements. Comme le dit Mme M. nous ne sommes qu'un grain de sable. Tout cela remet les choses à leur juste place. Mme M a 91 ans, elle préfère temporiser pour vivre, encore, malgré tout. C'est bien que la vie mérite d'être vécue...
Dans l'après-midi, la jeune femme va discuter avec la voisine de chambre de Mme M et ce qui va se passer va la conforter dans ce sentiment.
Dimanche dernier, la dame est allée passer la journée chez sa soeur. Après-midi devant Michel Drucker...un peu dans le jardin aussi et surtout, elle a mangé des cèpes. Son beau-frère les avait pelé avant !!! La jeune femme, forte de ses connaissances (très récentes) dans le domaine, lui apprend que cela ne se fait pas, non, non, surtout pas.
Mme M., jusque là un peu en retrait, s'éveille et elle la prend alors à témoin. Elle explique alors: "Il ne faut surtout pas les peler car alors, vous enlevez le meilleur, un cèpe on le nettoie, juste pour enlever le sable."
"A 2 ans , j'en cueillais déjà. Je mettais mon "damataou" (petit cuisinier donc un tablier) et je partais avec maman. A 7h du matin, il fallait le vouloir ! Dès qu'on arrivait dans le bois, maman disait "chuuuutttt" et il fallait se taire et surtout, on ne devait pas regarder par terre mais regarder les gens qui en ramaissait déjà. Dès qu'ils se baissaient, on repérait l'endroit, on les laissait partir et on y allait. Et moi, je n'avais qu'à me baisser, je soulevais la mousse et je cueillais les plus jeunes. Et là...hummmmm. " Vos yeux, alors, pétillent, votre mémoire est si vive, que vous avez 2 ans. La jeune femme est sûre que vous en sentez encore le parfum.
"Oh oui, et mon damataou était bien plus rempli que celui de maman. Le dimanche, c'était bien, c'était le mieux mais en fait, tous les jours, c'était bien pour les cèpes."
Vous expliquez ensuite qu'il ne faut jamais dévoiler le "pit", l'endroit où l'on en trouve le plus, c'est secret et propre à chaque cueilleur.
Petit à petit, la jeune femme se retire, l'heure tourne et avec votre voisine, la conversation s'anime. Vous la questionnez sur sa région, la Charente, vous dites que là-bas aussi on en trouve. Puis, toutes les deux, vous parlez des châtaignes, des noix etc...
La jeune femme vous remercie pour ce bon moment de partage, vous souriez vous, Mme M. et votre voisine, dont le visage est d'ordinaire figé par la maladie. Et vous ajoutez: "Oui, ça a fait une bonne récréation."
Encore une fois, vous avez tout compris. Comme vous le disiez ce matin, la vie vaut la peine d'être vécue et il semble bien que vous avez su la vivre.
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